DILATOIRE. Depuis la fin en septembre 2025 de l’audition des témoins dans la procédure judiciaire concernant la suppression frauduleuse des remboursements automatisés des crédits octroyés aux agents publics et aux retraités, soit un détournement de 5,5 milliards de francs, le parquet peine à faire ses réquisitions définitives, multipliant des demandes de renvoi. Déjà une dizaine de rendez-vous manqués dans cette affaire concernant Emmanuel Leubou. Kalara explique le pourquoi des tergiversations actuelles des magistrats du ministère public.
Par Christophe BOBIOKONO – KALARA
On est bien loin de l’époque où la toile annonçait un verdict surréaliste à la veille de chaque audience de l’affaire Emmanuel Leubou devant le Tribunal criminel spécial (TCS). Les internautes étaient alors informés à chaque fois que le célèbre informaticien avait été condamné à la peine incongrue de «104 années de prison». Ces messages laissaient croire que l’ancien chef de la Cellule informatique de la Direction des dépenses des personnels et des pensions (Ddpp) du ministère des Finances (Minfi) s’était octroyé, au moyen de montages frauduleux, jusqu’à 2.601 salaires à lui tout seul pendant de longues années, soit plus de 400 milliards de francs d’un détournement de fonds publics totalement imaginaire. Le manège recommençait à la veille de l’audience suivante, alors que le vrai procès Leubou était encore en pleine instruction, contribuant à accroitre la renommée de l’informaticien que certaines personnes n’hésitèrent pas à dénommer le Madoff camerounais.
Voici au moins six mois que les débats publics dans cette procédure judiciaire ont été effectivement clôturés avec la fin de l’audition de M. Amadou Haman, 48 ans, le dernier des accusés de cette procédure à présenter ses arguments de défense. En renvoyant ce jour-là l’audience pour la suite de la procédure, le trio des juges avait pris soin d’indiquer que la prochaine audience serait consacrée à la présentation des réquisitions définitives du ministère public dans le cadre de ce procès. C’est-à-dire la prise de position du parquet en faveur de la condamnation ou non de chacun des mis en cause sur la base des arguments de faits et de droit. Mais, depuis, tout est à l’arrêt devant le TCS dans cette affaire. Les renvois d’audience se sont multipliés jusqu’ici, avec le même motif : les réquisitions définitives du ministère public. La juridiction a déjà battu, et de loin, son propre record en matière de renvoi du procès dans l’attente des « conclusions » du parquet, la partie poursuivante principale.
Au départ, les observateurs croyaient que les premiers renvois étaient liés au départ en congé du magistrat du parquet d’ordinaire chargé du suivi de ce dossier. Il y a longtemps que le concerné a repris service. En effet, lors des audiences de cette affaire prévues les 13 et 16 janvier 2026, M. Taghim Jean Claude, pour ne pas le nommer, était bien assis sur le banc du ministère public le premier jour. Mais comme les précédentes fois, l’audience avait duré quelques minutes : le renvoi de l’affaire avait été sollicité et obtenu. Le rendez-vous du 16 janvier avait été annulé et l’affaire renvoyée aux 18 et 27 février 2026. Toujours rien. Et pour l’instant, personne ne sait si la nouvelle date de l’affaire, soit le 06 mars 2026, sera finalement la bonne, pour reprendre la marche en avant de ce procès dont les faits remontent pour certains en 2015, soit il y a plus de 10 ans déjà.
Emmanuel Leubou, d’accusateur à accusé
Bien que la cadence infernale des renvois des audiences provoqués par le parquet détonne dans une juridiction qui est pourtant tenue de rendre ses décisions dans des délais prévus par la loi, l’on peut comprendre les tergiversations du ministère public. En fait, cette procédure judiciaire avait connu un incroyable dérapage peu après le début des enquêtes menées par le Corps spécialisé des officiers de police judiciaire du TCS. C’est une situation qui a sans doute brouillé les pistes. A l’origine de cette procédure, se trouve en effet M. Emmanuel Leubou. Pour avoir été alerté par une fluctuation anormale de la masse salariale de l’Etat, l’informaticien, chef de la Cellule informatique de la Ddpp à l’époque des faits, avait découvert, pour la première fois à la fin de 2015, de curieuses suppressions des remboursements des avances sur solde et des avances sur pensions octroyés aux agents de l’Etat encore en activité et à leurs collègues déjà en retraite.
Ces suppressions dans leur ensemble créaient chaque mois dans les caisses de l’Etat, évalué à un total de 5,5 milliards de francs. La situation sera dénoncée à la justice. Contre toute attente, M. Emmanuel Leubou, désigné par le ministre des Finances de l’époque pour expliquer à la justice le mode opératoire des fraudeurs, à côté des responsables de la Division des affaires juridique du Minfi, est brutalement basculé dans le statut de suspect principal, alors qu’il répond ce jour-là à une convocation de la police judiciaire pour une confrontation avec le chef de service des oppositions de la Paierie générale du Trésor du Minfi, jusque-là suspect N°1 des suppressions décriées. L’inculpation de l’informaticien allait suivre alors que le suspect initial était désormais ignoré par la justice. Il n’a plus jamais retrouvé la liberté.
Or, le chef de la Cellule informatique de la Ddpp avait déjà eu le temps d’identifier le mécanisme de suppression des remboursements des prêts en question et tous les bénéficiaires. Ces fraudes étaient opérées dans le système de traitement automatisé des soldes et pensions de l’Etat dénommé Antilope. Les fraudeurs se servaient, pour leur basse besogne, des paramètres d’accès au système, soit l’identifiant (user) et le mot de passe (code) de Mme Leufang Célestina Nkeng, inspecteur du Trésor, le chef du service des oppositions en question. Après avoir procédé à la réactivation des remboursements par des retenues à la source, afin de permettre à l’Etat de recouvrer les crédits accordés, les fraudeurs allaient réagir par une nouvelle vague de suppression des remboursements.
Face à cette témérité, le chef de la Cellule informatique, administrateur du système Antilope, décidait d’abord de verrouiller les paramètres informatiques de Mme Leufang avant de repositionner encore les remboursements automatisés illicitement désactivés. L’informaticien rendait en même temps compte de la situation au ministre des Finances. Avec le verrouillage de ses paramètres d’accès à Antilope, Mme Leufang se retrouvait dans l’impossibilité d’assumer ses responsabilités dans la direction du Trésor. Sur initiative du Payeur général du Trésor, M. Leubou Emmanuel réhabilitait le code d’accès de Mme Leufang et les fauteurs sévissaient de nouveau. Informé de la situation par le chef de la cellule informatique après de nouvelles mesures conservatoire dans le système informatique, avec la liste des bénéficiaires de l’arnaque à l’appui, le ministre des Finances décidait de confier le dossier à la justice. Ainsi naquit ce qui deviendra curieusement l’affaire Leubou.
Présidence de la République
Avec l’inculpation de M. Leubou pour détournement des fonds publics et son embastillement à la prison centrale de Yaoundé, les enquêteurs du TCS vont tacitement abandonner la piste des premiers suspects de l’affaire. L’enquête évite désormais de s’intéresser aux usages frauduleux du code d’accès de Mme Leufang à l’origine des suppressions des retenues automatisés des remboursements à la source. Jusqu’à ce que l’incongruité soit portée à l’attention du public. Informée de la situation, la présidence de la République interviendra pour en savoir davantage. C’est ainsi que le chef de service des oppositions de la Paierie générale du Trésor sera ramené dans le champ des investigations. Timidement. C’est dans ce contexte que l’information judiciaire est conclue. Le procès public va commencer sur les mêmes bases.
Il va heureusement apparaître au cours des débats publics que, plusieurs années avant sa prise de fonction de M. Leubou comme chef de la cellule informatique de la Ddpp, le phénomène de la suppression des remboursements des avances de solde et avances sur pension sévissait déjà. Une enquête interne du Minfi avait mis en exergue le recours aux mêmes paramètres d’accès au système Antilope de Mme Leufang pour cette fraude. Bien que cette situation soit connue, aucune mesure corrective n’avait été apportée à la situation. L’idée consistant à faire croire que le nouveau chef de la cellule informatique de la Ddpp avait intercepté le mot de passe du chef du service des oppositions de la Paierie générale du Trésor pour détourner les fonds publics perd toute crédibilité. C’est pourtant la ligne de défense que Mme Leufang adopte en croyant se sortir d’affaire.
Les tenants de cette ligne vont artificiellement essayer de créer un lien entre M. Amadou Haman, l’un des accusés qui passe pour un illettré, et M. Leubou, le chef de la cellule informatique. L’enquête avait établi que ce monsieur, pourtant sans attache avec l’administration, occupait un poste de travail (un ordinateur) dans un bureau de la Cellule d’assainissement du fichier solde de la Ddpp. Pour des raisons qu’on peut imaginer, une confusion sera longtemps entretenue entre cette cellule d’assainissement et la cellule informatique… Et c’est de cet ordinateur que l’essentiel des opérations frauduleuses de la suppression décriée des remboursements étaient opérées, presque toujours à l’aide des codes d’accès de Mme Leufang.
Tergiversations
L’enquête n’a jamais ambitionné de cerner tout ce qui tourne autour de M. Amadou Hama, notamment les personnes qui furent à l’origine de son arrivée dans le service. C’est une situation que la phase du procès public n’a pas réussi à rattraper. Ainsi se présente la situation factuelle du dossier au moment où il est question pour le parquet de prendre ses réquisitions définitives, c’est-à-dire d’analyser les faits pour désigner, à l’attention des juges, ceux des accusés qu’il considère comme des coupables, s’il y en a, et ceux qui apparaissent à ses yeux comme des innocents, s’il en existe aussi. Or, plusieurs sources font état des liens étroits entre l’inspecteur du Trésor, Mme Leufang Célestina Nkeng, et la magistrate Sarah Limunga Itambi, la deuxième épouse de M. Amougou Bélinga, qui fait lui-même partie du dernier cercle des connaissances de M. Laurent Esso, le ministre d’Etat chargé de la Justice. Qui a autorité sur les parquets, voire sur la justice du pays dans son ensemble.
C’est cette proximité, apprend-on de certaines sources, qui expliquerait le traitement de faveur accordé au chef du service des oppositions, qui comparaît libre depuis le déclenchement de l’affaire. Le temps est passé où la toile était régulièrement alimentée par une rumeur faisant état de la très lourde condamnation de Emmanuel Leubou par le TCS sur la base d’une version imaginaire de l’affaire. L’heure du vrai verdict approche. Et le parquet continue de tergiverser.

